
Sous le blaze du rap, certains artistes passent de l’ombre à la lumière sans jamais renier la rugosité de leurs origines. Le parcours de The Crusader (anciennement Playboy The Beast jusqu’à son changement de nom en 2025) le prouve à chaque rime, chaque punchline, chaque cri lancé depuis Colorado Springs sur les beats nerveux du horrorcore. C’est l’histoire d’une métamorphose, mais jamais d’une dissimulation : derrière la nouvelle bannière, reste l’héritier direct d’une scène alternative où chaque mot fend les voiles du conformisme.
Reconnu parmi les plus polyvalents et créatifs du hip hop underground, l’artiste accumule les collaborations avec les pointures du genre, mixant chopper delivery, punchlines acérées, multi-syllabes, storytelling et une noirceur qui ne flirte jamais avec la facilité. Les vers de The Crusader brassent métaphores, expériences personnelles et poésie brute, portés par une voix qui n’a pas froid aux yeux. Inspiré autant par les OGs du Midwest comme Twista et Bone Thugs que par les vagues crunk ou le métal rageur, il se distingue par un flow affuté et une palette stylistique élargie, allant du gangsta-rap à l’agressivité “horrorcore”, jusqu’aux confessions les plus tragiques. Sa technique relève de la haute voltige : vitesse, clarté, précision. On s’y cogne, mais on y revient toujours, comme à une catharsis consentie.
Mais réduire The Crusader à une prouesse rythmique serait trop court. C’est aussi l’histoire d’un homme confronté au chaos : ancien gang, addictions, prisons, drames, enfants à protéger. Il aura croisé la route des institutions américaines plus souvent que ses fans n’ont joué au Monopoly, cumulant expériences de vie qui alimentent une écriture sans concession. Le destin bascule en 2021, lors de son arrestation à Washington DC pour sa présence lors des manifestations du 6 janvier. Six mois fermes pour un acte non-violent, aggravé par l’utilisation de ses propres lyrics comme preuve à charge. Les chansons, loin du divertissement, deviennent alors territoire de lutte, une arme double tranchant contre le système et parfois contre lui-même.
Ce n’est pas sans conséquences. Interdit ou banni de la plupart des réseaux sociaux, même un gros compte Facebook de 200 000 fans a disparu, les portes se ferment, mais la voix résiste. Il apparaît alors en figure phare d’un rap conservateur, atypique, assumant ses opinions politiques sans filtre ni compromis, et poursuivant sa quête de vérité au-delà du simple effet de mode. Porté par cette nouvelle identité depuis 2025, il cherche à élargir l’impact de ses messages, entre foi chrétienne (lui qui était présenté comme plutôt satanique auparavant), valeurs familiales affirmées, et volonté féroce de se faire entendre dans un monde saturé de bruit.
À travers son œuvre foisonnante, The Crusader (alias PTB) étend ses racines dans le rap underground US : collaborations avec King Iso, Stevie Stone, Twisted Insane, Seed Of 6ix, et des refrains partagés avec les têtes d’affiche de la Murder Musick collective. Ses performances, entre festival et tournées locales, brassent une audience fidèle qui le soutient coûte que coûte.
Côté écriture, la démarche est sans concessions, puisant dans la rage autant que dans l’espoir, taillant des bijoux sonores où il questionne la justice, le rôle de l’État, la pulsion du chaos et la fragilité humaine. Jamais moralisateur, toujours frontal, il ose dire ce qu’une Amérique divisée redoute d’entendre, tout en mettant en avant les parcours de rédemption et de résilience — pour lui-même, ses enfants, ses auditeurs égarés.
Sur scène ou sur disque, The Crusader joue des paradoxes, alliant la force brute à la spiritualité, l’underground à l’expression politique, briseur de tabous dans une époque saturée d’autocensure. La renaissance sous un nouveau nom ne gomme pas l’histoire, elle la sublime, faisant de chaque nouveau projet un rempart contre l’oubli, contre l’indifférence, et une invitation à questionner l’ordre établi.
Pour une vision plus précise de son évolution, sa discographie récente retient tout particulièrement l’attention, allant de “Martyr” (2022, album collaboratif avec Madchild et Twisted Insane), la trilogie de mixtapes Murder Musick, jusqu’aux morceaux engagés comme “Stand Back And Stand By”, “Patriots: Message to the World”, “Kyle Rittenhouse” ou “Free the Boys”, qui synthétisent son penchant pour les brasiers sociaux et ses réflexes de punchline. Début 2025 il est l’un des seuls (avec JustTrae et Hosier) à s’allier à Ryan Upchurch dans la guerre qui oppose ce dernier au reste de la scène country rap.
En somme, The Crusader traverse les genres comme il traverse la vie : en affrontant la tempête, mais sans jamais lâcher la barre. C’est l’hymne de tous ceux qui, à force de chute, finissent par inventer les chemins qui mènent à la lumière.
Discographie The Crusader
- 2017 – Heinous Harmonies EP (avec Kraziak)
- 2017 – Self Made, Self Paid
- 2021 – Morbid Clique Vs PlayBoy The Beast EP (avec Morbid Clique)
- 2022 – Fuck Around & Find Out (avec Killdozer)
- 2022 – Martyr
- 2024 – American Extremist
- 2025 – War Ready (avec Flip Capone)







