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Livres dédiés aux cassettes audio et mixtapes : la bande-son cachée de nos vies

Top des livres sur les cassettes audio

Il y a des objets qui ont l’air périmés mais qui, en coulisses, n’ont jamais quitté la scène. Un simple rectangle de plastique, deux petites roues qui tournent, un ruban qui se froisse à la moindre maladresse… et pourtant, des vies entières se sont déposées là-dessus, en couches sonores successives. Dans certaines chambres d’ado, on enregistrait en douce les radios nocturnes, dans d’autres on peaufinait un enchaînement de morceaux comme on compose un poème secret. Et puis il y avait ces boîtes qui traînaient au fond des voitures, ces compilations bricolées pour quelqu’un qu’on voulait impressionner, séduire, consoler. Rien qu’en les regardant, on devinait le temps passé à appuyer sur “REC” au bon moment, à réécrire un tracklist minuscule au stylo bille, à coller une étiquette de travers. Ce n’étaient pas seulement des supports : c’étaient des bouteilles à la mer envoyées dans la circulation urbaine, des lettres ouvertes à la marge, des archives de sentiments en circulation libre. Retrouvez ci-dessous ma liste des meilleurs livres dédiés aux cassettes audio et mixtapes.

Très vite, ces petits rectangles se sont mis à contredire les majors, à contourner les vitrines officielles et à filer par les caves, les block parties, les radios pirates, les studios de fortune. Dans le Bronx des années 70, puis dans les quartiers populaires de New York, de Londres ou de Paris, ils ont servi à documenter ce que les vinyles mettaient trop de temps à relayer, ou ne relayaient pas du tout : les freestyles enragés, les sélections de DJ hyper pointues, les messages codés d’une scène qui refusait de rester dans l’ombre. Plus tard, ce même objet censé être dépassé est revenu en force, auréolé d’une aura presque mythologique, convoqué par Hollywood, par la pop indépendante et par toute une génération d’artistes et de fans qui ont compris qu’un fichier compressé, aussi pratique soit-il, ne remplacera jamais la sensation d’un son qui tourne physiquement entre deux bobines.

Livres dédiées aux cassettes audio et mixtapes

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C’est justement cette trajectoire, à la fois populaire, clandestine et foncièrement affective, que racontent les meilleurs ouvrages consacrés à ce monde magnétique. Les livres dédiés aux cassettes et mixtapes n’expliquent pas seulement comment un format a révolutionné l’écoute ; ils mettent en lumière des communautés, des gestes, des économies parallèles et cette étrange alchimie entre mémoire et bruit de fond. De la culture boombox aux block parties de New York, des réseaux DIY post-punk aux fanzines expérimentaux, des trottoirs du Bronx aux couloirs du métro parisien, on suit le fil d’un médium qui refuse obstinément de n’être qu’un symbole rétro. Voici une sélection de titres qui fonctionnent comme autant de têtes de pont : chacun éclaire un pan de cette histoire, chacun donne envie de rembobiner, encore une fois.

Ma sélection

Par où commencer quand on veut prendre la mesure du phénomène ? Un bon point d’entrée est cet ouvrage collectif qui observe l’ascension d’un petit objet domestique jusqu’à son statut d’icône globale. “Cassette Cultures: Past and Present of a Musical Icon” s’intéresse à la fois à la technique, à l’esthétique et aux usages sociaux de ces bandes magnétiques, en montrant comment elles ont structuré tout un imaginaire, du hip-hop de rue aux installations d’art sonore. On y croise la figure du ghetto blaster associé à l’émergence du rap, les réseaux de musiciens underground qui s’échangent des enregistrements par la poste, mais aussi les choix très concrets de celles et ceux qui continuent à préférer la chaleur granuleuse de ce support à la transparence froide du numérique. Le livre montre à quel point ces objets, longtemps méprisés comme obsolètes, servent aujourd’hui de laboratoire esthétique, de support pédagogique et de manifeste tactile contre la dématérialisation à outrance. En filigrane, on comprend qu’il ne s’agit pas seulement de nostalgie : il y est question d’une autre manière de produire, de circuler et d’écouter, où chaque exemplaire porte la trace du geste qui l’a fait naître.

Si l’on veut, ensuite, dérouler ce ruban à l’échelle de l’histoire, il faut se tourner vers Marc Masters et son “High Bias: The Distorted History of the Cassette Tape”, une plongée très documentée dans la trajectoire d’un support qui a rendu la musique véritablement portable, modulable, bricolable. Le récit commence au début des années 60 avec Lou Ottens, l’ingénieur qui a imaginé ce format compact, et suit sa diffusion fulgurante à travers l’invention du Walkman, la démocratisation des boombox, puis son rôle décisif dans la diffusion des musiques minoritaires. Ce qui frappe, c’est la manière dont chaque chapitre s’attache à un “écosystème” particulier : les MC et DJs de la culture hip-hop qui doublent leurs performances en direct sur bande, les groupes de metal ou de punk qui s’en servent pour diffuser des démos, les amateurs d’art sonore qui détournent le support jusqu’à la saturation. Masters donne la parole à des collectionneurs, à des labels indépendants qui choisissent encore ce format aujourd’hui, à des chasseurs de bandes qui arpentent les marchés d’Afrique ou d’Asie pour sauver des enregistrements promis à l’oubli. On ressort du livre avec l’impression que ces petites boîtes en plastique ont servi simultanément de studio à domicile, de réseau social analogique et de machine à fabriquer des souvenirs communs.

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L’autre versant, plus intimement lié au monde DIY et aux marges de la pop industrielle, est magistralement couvert par “Cassette Culture: Homemade Music and the Creative Spirit in the Pre-Internet Age”, signé Jerry Kranitz. Là, le sujet n’est pas seulement le support, mais la galaxie de créateurs qui ont profité de son coût réduit et de sa souplesse pour inventer des scènes entières en dehors des circuits établis. Le livre retrace la manière dont, à partir de la fin des années 70 et durant tout l’arc post-punk jusqu’aux années 90, des musiciens isolés, des collectifs expérimentaux ou des artistes électroniques ont monté des micro-labels maison, fabriqué leurs jaquettes à la main, et mis en place des réseaux de distribution artisanaux avant même l’arrivée du Web. Kranitz, qui a lui-même vécu cette époque, raconte comment ces échanges par courrier, ces compilations internationales et ces chroniques dans des fanzines ont construit une cartographie parallèle de la musique indépendante. À travers anecdotes, interviews et analyses, l’ouvrage montre que ce n’est pas un “chapitre de plus” dans l’histoire de la pop, mais un véritable laboratoire de pratiques qui annonce bien des usages contemporains, des netlabels aux plateformes communautaires.

Pour comprendre à quel point cet univers a aussi façonné l’identité du rap, il faut se tourner vers New York et la période bénie où un morceau circulait d’abord sur bande avant d’exploser ailleurs. “Do Remember!: The Golden Era of NYC Hip-Hop Mixtapes”, de Kevin Beacham et de ses complices, propose une plongée orale et visuelle dans cette ère où les sélections de DJ n’étaient pas un simple accessoire, mais un organe vital de la culture. L’ouvrage prend la forme d’une histoire racontée par celles et ceux qui l’ont faite : Kid Capri, Brucie B, Mister Cee, Ron G, Doo Wop, Green Lantern, Clark Kent, Cipha Sounds, Havoc de Mobb Deep, ou encore le regretté DJ Kay Slay évoquent une époque où les coins de rues, les bagnoles et les boutiques de quartier étaient alimentés par un flux permanent de nouvelles bandes. Le livre impressionne aussi par sa richesse iconographique : couvertures de compilations devenues mythiques, tracklists manuscrites, photos d’époque, flyers de soirées, tout un environnement visuel qui rappelle à quel point ces productions “non officielles” ont orienté les tendances et influencé des majors parfois en retard d’une K7. On y voit comment ces objets ont servi de passerelle entre la rue et les labels, d’espace d’expérimentation esthétique pour les DJs, et de média ultra-local où se jouait, chaque semaine, le futur son de la ville.

Dans l’Hexagone, un témoin d’exception prend le relais pour raconter comment cette culture a traversé l’Atlantique et s’est enracinée dans les quartiers français. Avec “Mixtape 2.0 : 30 ans de culture hip-hop”, Cut Killer ne signe pas seulement un livre de souvenirs, mais une véritable cartographie émotionnelle de trois décennies d’activisme musical. DJ phare des années 90 et 2000, passé par des institutions comme Skyrock ou Radio Nova, il rembobine ses propres parcours de cassettes artisanales, ses soirées, ses rencontres avec des groupes comme NTM, les connexions avec le cinéma français (la bande-son de “La Haine” plane en permanence), et la manière dont ces compilations de rue ont servi de tremplin à toute une scène. Ce qui séduit, c’est la manière dont chaque objet évoqué – une K7 copiée à la hâte, une pochette bricolée, un enregistrement radio – est replacé dans une constellation de lieux, de visages et de moments. On comprend alors que, loin d’être de simples supports promotionnels, ces assemblages ont permis à la culture hip-hop française de s’auto-documenter, d’écrire sa propre mémoire loin des récits institutionnels.

Mais l’histoire de ces pratiques sonores ne se résume ni aux DJ ni aux artistes : elle touche aussi celles et ceux qui ont grandi avec un crayon à portée de main pour rembobiner plus vite, et qui voient dans ces objets un raccourci vers toute une période de leur vie. “Mixtape Nostalgia: Culture, Memory, and Representation”, de Jehnie I. Burns, s’attaque précisément à ce versant intime et mémoriel. Le livre suit la trajectoire de ces compilations, depuis les bandes pirates des années 70 jusqu’à leur retour comme motif récurrent de la culture pop, et montre comment elles ont été investies comme métaphore dans des romans, des mémoires, des pièces de théâtre ou même des livres de cuisine signés Questlove (du groupe The Roots). Burns analyse la manière dont ces assemblages ont servi de langage amoureux, de journal intime sonore, de pont entre amis, mais aussi d’icône visuelle recyclée dans le design contemporain, du packaging de cafés aux jeux de société. Elle montre comment le simple dessin d’une petite cartouche et de deux bobines suffit désormais à convoquer tout un imaginaire de partage, d’adolescence et de communauté. Le livre donne envie non seulement de replonger dans ses propres compilations, mais aussi de réfléchir à ce que l’on a perdu en passant à des playlists modifiables en un clic, invisibles et souvent oubliées aussitôt créées.

Dans un registre plus théorique, mais tout aussi sensible, Seth Long propose avec “The Last Mixtape: Physical Media and Nostalgic Cycles” une méditation sur ce que devient le support matériel à l’ère des flux permanents. Le point de départ est simple : certains médias disparaissent, d’autres se transforment en métaphores durables. On ne raccroche plus de combiné, mais on dit toujours qu’on “raccroche”. On ne coupe plus réellement de pellicule, mais on continue à “monter” des vidéos. La question est donc de savoir ce qu’il advient de ces compilations quand la musique ne s’incarne plus dans un objet, mais dans un service distant. Seth Long revient sur les années 80 et 90, quand des générations entières confectionnaient des sélections avec une attention maniaque à l’ordre des morceaux, au temps disponible sur chaque face, à l’art de la transition, et montre comment ce geste scellait une forme de responsabilité vis-à-vis de la musique. Puis il analyse le basculement vers le streaming, la fragmentation des publics, la disparition d’une temporalité commune autour des sorties et des écoutes. L’ouvrage ne se contente pas de regretter un âge d’or : il plaide pour une “écologie des médias” où l’abondance ne signifie pas l’oubli de la matérialité, et où retrouver un équilibre passe peut-être par la réhabilitation de formats tangibles – quitte à les réinventer.

Tout cela ne serait pas complet sans un focus plus frontal sur le rôle structurant de ce format pour un genre en particulier. C’est ce que propose Sylvain Bertot avec “Mixtapes: Un format musical au coeur du rap”, qui retrace l’évolution de ces compilations au sein du hip-hop, des premiers enregistrements de block parties aux sorties digitales contemporaines. L’auteur, déjà connu pour ses analyses fouillées du rap américain, adopte ici une démarche quasi archéologique : il remonte aux “party tapes” new-yorkaises des années 70, suit l’âge d’or des DJs comme Grandmaster Flash ou Kid Capri, et détaille comment, à partir des années 2000, certains projets non officiels ont pris le pas sur les albums studio en termes d’impact créatif. Le livre ne se limite pas aux États-Unis : il consacre aussi des pages importantes à l’émergence de scènes locales, notamment en France, où des artisans comme Cut Killer ou DJ Poska ont façonné une véritable industrie parallèle autour de ce format. En refermant cet ouvrage, on mesure que ces assemblages ne sont pas un objet périphérique, mais une clé de voûte pour comprendre toute une histoire musicale, avec ses antagonismes, ses circuits pirates et ses chefs-d’œuvre hors catalogue.

Pour finir

Au bout du compte, cette constellation de livres dédiés aux cassettes et mixtapes raconte bien plus qu’un simple aller-retour entre analogique et numérique. Elle met en lumière une manière de faire circuler la musique où l’on accepte qu’un support puisse se rayer, se démagnétiser, s’user entre des mains, et que c’est justement là que réside une partie de sa beauté. Ces ouvrages donnent envie de rouvrir de vieilles boîtes à chaussures, de réécouter les bruits de fond, les saturations accidentelles, les voix qui débordent du cadre des chansons. Ils rappellent aussi qu’au-delà de la technique, ce qui persiste, c’est la volonté de composer des sélections qui disent quelque chose de soi et des autres, d’une ville, d’un moment, d’une génération. Et si l’on vit aujourd’hui dans un monde où l’on peut tout écouter à tout moment, ces pages montrent que rien ne remplacera la valeur symbolique d’un ruban qui tourne, avec ses débuts et ses fins, ses faces A et B, sa durée finie comme le temps que l’on décide de consacrer à ceux que l’on aime.

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