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Asie & Zen

Retour à la 36e chambre : kung-fu, échafaudages et blagues à tous les étages

Il y a des suites qui essaient de dépasser l’original. Et puis il y a Return to the 36th Chamber (Retour à la 36e chambre en VF), qui préfère prendre le chef-d’œuvre de Lau Kar-leung, le tourner légèrement de côté et en faire une grande blague kung-fu sans jamais renier le respect pour Shaolin. On est en 1980 (2 ans après La 36e chambre de Shaolin), toujours chez les Shaw Brothers, toujours avec les visages familiers du réalisateur. Mais cette fois l’ascèse martiale laisse plus de place à la mascarade, au mensonge, aux arnaques et à un humour qui peut dérouter les fans les plus sérieux du premier film. On va voir ce qui rapproche et ce qui distingue ce retour du classique original, de l’équilibre parfois bancal entre comédie et kung-fu, de son esthétique carton-pâte mais attachante, et de pourquoi, même sans atteindre le niveau du premier, ce film reste un bon moment de pellicule à l’ancienne.

Ni vraie suite, ni simple remake : un miroir déformant du premier film

Retour à la 36e chambre n’est pas une suite directe au sens strict : ce n’est ni la continuation de l’histoire du héros du premier film, ni un reboot total. C’est plutôt une variation ludique sur le même canevas. On retrouve le temple, l’idée de la « 36e chambre » comme espace d’apprentissage, et ce parcours d’un personnage parti de rien qui se transforme grâce à un entraînement intensif. Sauf qu’ici, le protagoniste n’est pas un futur maître habité par la rage ou la foi mais un imposteur maladroit qui prétend être moine pour impressionner et aider les ouvriers opprimés.

Ce choix change tout le ton : le film joue avec la mythologie qu’avait construite le premier 36th Chamber of Shaolin. Là où l’original était presque un manuel de kung-fu sérieux, avec une progression méthodique d’épreuves, « Le retour » en fait une sorte de remix plus léger, où le mensonge initial, les gags et la maladresse s’invitent dans ce parcours. Pour un spectateur amoureux du côté « sacré » du premier, ce glissement vers la comédie peut ressembler à une trahison. Pour d’autres, c’est une façon de regarder le temple avec un sourire sans le profaner complètement.

Retour à la 36e chambre

Le ton comique : trop léger pour les puristes, assez ludique pour les autres

Ce que renvoie le film c’est que l’on est clairement dans une veine humoristique appuyée. Le héros n’est pas un ascète, mais un petit malin qui se grime en moine pour tenter de renverser une situation sociale injuste, et qui va finir par devoir apprendre vraiment ce qu’il prétend maîtriser. Vieille règle du kung-fu : quand tu joues au maître, tôt ou tard, quelqu’un t’envoie au temple pour de vrai.

L’humour repose beaucoup sur des quiproquos, des exagérations de jeu, des mimiques et des situations où le « faux moine » se fait dépasser par ses propres mensonges. Pour ceux qui vénéraient l’austérité (toute relative) du premier film, ce côté comédie peut clairement paraître « trop ». On rit, on sourit, mais on sent moins la gravité du cheminement spirituel et martial. Pour autant, le film ne se contente pas de faire du clown. Derrière la farce, le parcours du personnage reste celui d’un type obligé de passer par un vrai travail sur lui-même, même si l’emballage est plus léger.

On reste totalement en territoire Lau Kar-leung : mêmes acteurs fétiches, même sens du rythme dans les combats. Et surtout même obsession pour un kung-fu lisible, ancré dans des techniques concrètes plutôt que dans la surenchère d’effets. Les visages familiers renforcent ce sentiment de « famille Shaw Brothers », avec ce confort presque sériel. On sait où on met les pieds, on reconnaît les corps, les postures, les tics de mise en scène.

L’entraînement sur échafaudages de bambou est sans doute l’un des éléments les plus mémorables du film. La manière dont le personnage est obligé de se coltiner des tâches apparemment triviales (comme bricoler, porter, monter, équilibrer) pour en faire progressivement de la technique martiale, c’est typiquement du Lau Kar-leung. Transformer le travail physique concret en apprentissage de kung-fu. Là-dessus, le film reste très solide car derrière les blagues, il y a toujours une réflexion sur l’idée que la discipline naît dans les gestes répétitifs, pas dans les grands discours.

Carton-pâte, câbles et charme d’atelier

Comme pour Martial Club et la plupart des productions de la même période, Retour à la 36e chambre n’essaie jamais de cacher vraiment ses limites de production. Les décors studio, les ruelles trop propres, les murs qui sonnent un peu creux, tout cela fait partie intégrante du paysage. Aux yeux d’un spectateur contemporain, ça peut sembler pauvre mais pour qui aime cette esthétique Shaw Brothers, c’est presque un label.

Les câbles visibles, les sauts un peu trop « aériens », les réactions exagérées font partie de cette grammaire visuelle. On est plus proche du théâtre filmé que d’une quête de réalisme. Ça ne vaut clairement pas la puissance immersive de certains films ultérieurs, mais dans le cadre d’une comédie kung-fu, cette artificialité passe mieux. En gros : ce n’est pas « beau » au sens moderne … mais ça a ce charme de vieux jouet en bois qu’on sait fabriqué à la main.

Comparé à l’original : même squelette, moins d’âme

Soyons clair : Return to the 36th Chamber ne vaut pas l’original. Et c’est difficile de le contester. Le premier film proposait une trajectoire limpide, une montée en intensité, un mélange très pur entre pédagogie martiale et récit d’émancipation. La comédie y était présente, mais toujours en soutien du sérieux de l’apprentissage. Ici, la structure rappelle le modèle classique : oppression initiale, recours au temple, phase d’entraînement, retour pour aider les opprimés.

Mais le ton casse souvent la puissance dramatique. On s’attache, on s’amuse, mais on est moins traversé par cette impression d’avoir assisté à une grande épopée d’initiation. Le film se regarde très bien, on ne s’y ennuie pas, mais on en sort plus avec le souvenir d’un bon divertissement que d’une œuvre marquante.

Mon ressenti : un bon « side B » de la 36e chambre

Return to the 36th Chamber, c’est un peu la face B d’un vinyle culte. Ce n’est pas ce qu’on fait regarder à quelqu’un pour lui faire découvrir le temple de Shaolin au cinéma, mais pour qui aime déjà Lau Kar-leung, son casting habituel et la vibe Shaw Brothers, c’est un complément plaisant.

Ce que le film réussit bien :

  • prolonger l’univers du premier sans en faire une simple photocopie ;
  • proposer un entraînement original (échafaudages, bambous) qui reste dans les mémoires ;
  • assumer un ton comique sans renier complètement la valeur du travail martial.

Ce qu’il fait moins bien :

  • retrouver la densité émotionnelle et la dimension quasi mythique du 36th Chamber original ;
  • convaincre les fans les plus sérieux que la dérive vers la comédie valait vraiment le sacrifice de la gravité.

Au final, c’est un film qui s’inscrit naturellement dans un marathon Shaw Brothers. Certainement pas le sommet de la montagne mais plutôt une étape agréable. Avec suffisamment de kung-fu, d’humour et de bricolage de studio pour donner envie de rester dans cette 36e chambre… même en version un peu clownesque.

À enchaîner après Retour à la 36e chambre

👉 Pour rester dans l’univers Lau Kar-leung et voir la différence de ton, l’idéal est évidemment de revoir le 36th Chamber original à côté, ou d’enchainer avec le dernier tome de la trilogie (Les Disciples de la 36e Chambre). Ou encore passer à un autre titre plus sérieux de sa filmographie, histoire de mesurer à quel point il pouvait faire varier le curseur entre comédie et ascèse martiale.

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* Cet article peut contenir des images générées à l'aide de l'IA