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Les disciples de la 36e chambre (1985) : quand la trilogie Shaolin s’essouffle en comédie bancale

Un jeune moine espiègle, plus farceur que combattant, se retrouve projeté dans le grand monde pour « perfectionner » son caractère, mais finit par semer le chaos chez les notables locaux. Voilà le pitch des Disciples de la 36e chambre, troisième volet officieux de la célèbre trilogie de Lau Kar-leung. Sorti en 1985 chez Shaw Brothers, ce film clôt un cycle culte entamé par l’austère 36e chambre de Shaolin et poursuivi par le comique Retour à la 36e chambre. Toujours avec Gordon Liu en tête d’affiche et un ton de plus en plus décalé. Ici, on va disséquer ce qui fait encore tenir le film (l’humour corrosif sur les classes sociales, quelques chorégraphies solides), ce qui l’alourdit (combats étirés, bruitages omniprésents, final grotesque) et pourquoi il passe pour le maillon faible d’une saga pourtant légendaire.

Fin de cycle : de l’ascèse à la farce sociale

Contrairement au premier volet initiatique ou au second imposteur maladroit, Les disciples met en scène un environnement Shaolin déjà prospère, confronté à l’envie des élites extérieures. Le héros, Fang Shiyu, est un moine indiscipliné, bagarreur et bavard, envoyé hors du temple pour « mûrir » sous la tutelle d’un notable censé l’encadrer. Rapidement, il se retrouve au cœur d’un conflit entre ouvriers exploités et marchands pingres, avec le kung-fu comme révélateur des injustices sociales.

Lau Kar-leung injecte une satire mordante : les disciples Shaolin, censés incarner la vertu, deviennent des perturbateurs espiègles qui renversent les hiérarchies par leur seule présence physique et morale. On passe d’une quête personnelle à une critique collective, où le temple défie les conventions confucéennes rigides des lettrés et des commerçants. Ce glissement vers le pamphlet social est audacieux pour un film de baston mais le traitement comique noie parfois la finesse sous les gags répétitifs.

Un ton hybride qui divise les fans

Si le premier 36e chambre sacralisait l’entraînement, et le second le tournait en dérision légère, ce troisième volet penche franchement vers la comédie burlesque. Fang n’est plus un apprenti sérieux ni un imposteur pathétique … c’est un clown martial. Expert en provocations verbales autant qu’en coups de poing, qui ridiculise les bourgeois guindés par sa familiarité rustre. Les scènes où il défie les examens confucéens ou envahit les maisons cossues avec ses frères de robe déclenchent des rires francs, surtout quand les notables, censés être raffinés, se révèlent lâches ou incompétents.

Pourtant, cet humour « trop » peut agacer les puristes de la trilogie, habitués à une gravité sous-jacente. Le film accumule les sketches : disputes de marché, quiproquos familiaux, démonstrations de force gratuites. Là où les précédents équilibraient farce et pédagogie martiale, « Les disciples de la 36e chambre de shaolin » étire ses gags jusqu’à l’irritation, transformant le temple en troupe de saltimbanques plutôt qu’en forteresse spirituelle.

Cela dit, Lau Kar-leung reste fidèle à son génie chorégraphique. Chaque combat respecte les styles traditionnels, avec des blocages précis, des enchaînements lisibles et une caméra qui ne perd jamais le fil des corps. Le casting habituel (notamment Gordon Liu en maître austère et des seconds rôles Shaw Brothers rodés) assure une fluidité physique impressionnante, sans câbles ni effets superflus. Les affrontements collectifs, où une poignée de moines affronte des dizaines d’adversaires, rappellent la supériorité numérique Shaolin par la technique pure.

Un bémol sur les « bagarres interminables » quand même. Beaucoup de scènes s’éternisent, multipliant les assauts en vagues successives sans vraie variation de rythme. Ajoutez les bruitages martiaux suramplifiés (craquements synthétiques qui ponctuent chaque coup comme un marteau sur enclume) et l’ensemble vire parfois au supplice auditif. Ce qui était supportable en 1978 devient pesant en 1985, surtout quand le film abuse des même schémas : héros qui domine, renforts qui arrivent, rinçage-repassage.

Un final qui laisse un goût de fiasco

Le climax censé couronner la trilogie par un grand règlement de comptes, patine lourdement. Au lieu d’une confrontation épique entre temple et élites, on assiste à une succession de duels redondants, entrecoupés de discours moralisateurs et de rebondissements forcés. Le héros triomphe, les injustices sont corrigées, mais le tout sonne creux. Le méchant principal capitule sans vraie résistance, les alliés surgissent de nulle part, et la résolution vire au conte moral simpliste. Bref c’est loin de la tension dramatique des originaux.

Les disciples de la 36e chambre

Ce final « un peu con », trahit sans doute un certain essoufflement créatif. Après avoir exploré l’initiation puis l’imposture, la saga peine à renouveler son propos. Lau Kar-leung semble recycler ses obsessions (respect des traditions, critique des faux-sages & co) sans les transcender, et le rire final ressemble plus à un soupir de soulagement qu’à une pirouette magistrale. Pour beaucoup, c’est là que la trilogie s’effrite : le plus faible des trois, divertissant sans être mémorable.

Comparé aux joyaux précédents, Les disciples souffre d’un positionnement maladroit. Trop comique pour rivaliser avec la gravité du premier, pas assez structuré pour égaler la fraîcheur du second. Gordon Liu assure en mentor grincheux, les décors studio gardent leur charme carton-pâte kitsch (ruelles étroites, intérieurs surpeuplés), et la satire sociale tape juste sur les hypocrisies confucéennes. Mais l’accumulation fatigue. Les gags qui s’enchaînent sans crescendo, les combats qui s’étirent comme une mauvaise habitude, et un final qui boucle la boucle sans éclat.

« Les Disciples de la 36e chambre » conserve un public fidèle grâce à sa générosité. Plus de 90 minutes de kung-fu varié, un casting de fidèles (Chi Wai Wong en second rôle du gouverneur, Yuen Woo-ping aux chorégraphies), et cette vibe Shaw Brothers finissante, où l’énergie brute compense les faiblesses narratives. Vu en 2026, il passe pour un complément de collection mais rarement comme tête d’affiche.

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* Cet article peut contenir des images générées à l'aide de l'IA