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13 assassins (2010) : bain de sang samouraï et sublime hommage à Kurosawa

13 Assassins

Un seigneur sadique qui viole et massacre à volonté parce que son sang royal le protège, une poignée de samouraïs désespérés qui décident de tout risquer pour l’arrêter : voilà le contrat de 13 Assassins, où Takashi Miike transforme un remake en monument du cinéma de sabre. Tourné en 2010, ce film inspiré des Sept samouraïs d’Akira Kurosawa (et non des versions 1963 ou 1990 du même titre) oppose treize guerriers à deux cents sbires dans une boucherie finale anthologique. Ici, on dissèque la mission-suicide, la violence crue sans acrobaties filantes, ce seigneur monstrueux qui justifie l’horreur, et pourquoi ce classicisme assumé explose quand les lames commencent à chanter.

Le sadique intouchable qui mérite son sort

À l’époque Edo, fin du XVIIᵉ siècle, Naritsugu Matsudaira, frère du shogun, est un monstre en toute impunité : viols collectifs, mutilations de paysans, assassinats familiaux. Le tout filmé sans filtre ni complaisance gratuite. Un daimyo finit par se faire seppuku public pour protester contre cette abomination protégée par le sang royal. Le shogun, coincé politiquement, mandate discrètement Shinzaemon Shimada, rōnin aguerri, pour assembler une équipe et l’éliminer avant qu’il n’intègre le conseil impérial.

Miike ne ménage pas le spectateur : on voit les victimes, les survivants brisés, les conséquences des exactions. Naritsugu n’est pas un méchant théâtral ; c’est un psychopathe blasé qui considère la souffrance humaine comme un divertissement accessoire. Cette noirceur pose les bases morales du film : face à un tel degré de pourriture, la vendetta devient un devoir presque sacré, même au prix de la vie des treize.

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L’assaut final : 45 minutes de carnage qui réconcilient avec le genre

Après une première heure méthodique (du recrutement des complices, au repérage, à l’achat d’un village entier pour tendre l’embuscade, etc), le film explose dans une séquence de combat qui justifie à elle seule les 141 minutes de durée. Les treize, embusqués dans un village (Ochiai) transformé en piège mortel (barricades, herses, explosifs), affrontent 200 hommes dans un ballet de sang et de fer.

Pas trop de sauts impossibles ni de ralentis numériques. Ici les sabres tailladent, les corps s’effondrent, le sang gicle en gerbes « réalistes » (on s’entend hein). Chaque personnage a son moment : le tireur d’arc d’élite, le jeune impétueux, le chasseur excentrique … Mais l’ensemble reste chorégraphié comme une tuerie collective où l’endurance l’emporte sur l’esbroufe. Miike filme en plans larges et serrés, alternant hécatombe générale et duels singuliers, jusqu’à l’épuisement physique des acteurs qui transperce l’écran.

Film 13 assassins

Le réalisateur évite aussi les habituelles pirouettes wuxia, privilégiant des impacts crédibles, des blessures qui ralentissent, des combattants qui fatiguent et saignent. Les armures cèdent, les katanas s’usent, les flèches percent les chairs sans effet pyrotechnique superflu. On sent le poids des corps, la boue qui colle aux sandales, la respiration hachée après dix minutes de boucherie.

Pourtant, quelques excès rappellent le cinéma de genre : un samurai qui encaisse une lame dans la gorge pour continuer à cabrioler relève plus du délire Miike que de l’anatomie stricte. Mais ces moments rares s’inscrivent dans une violence organique, où l’invraisemblance sert la démesure plutôt que la fantaisie. Comparé aux vols planés des wu xia, on reste ancré dans un chambara viscéral, où la mort arrive par attrition autant que par coup d’éclat.

De Kurosawa aux 7 mercenaires : un archétype revisité

L’influence des Sept samouraïs saute aux yeux : équipe hétéroclite recrutée pour une cause perdue, préparation méticuleuse, village comme champ de bataille, sacrifice final. Miike revendique l’hommage sans le singer : là où Kurosawa explorait l’honneur paysan, 13 Assassins met l’accent sur la pourriture aristocratique et la fragilité de l’ère Edo, où les samouraïs agonisent face à la modernisation.

La filiation hollywoodienne via Les Sept mercenaires n’est pas absente non plus. Cela va de la diversité des profils (érudit stratège, sauvage un peu bête, ancien élève qui cherche à rembourser sa dette …), à la camaraderie sous tension pour finir sur un climax explosif. Mais Miike y injecte son ADN. Ultra-violence, humour noir absurde, séquences contemplatives avant le déluge. Ce qui en fait un objet hybride : accessible aux fans de sabre comme aux amateurs de gore épique.

Kōji Yakusho en Shinzaemon incarne le leader stoïque, charismatique sans forcer, dont chaque regard pèse des tonnes. Gorô Inagaki, en Naritsugu, livre un monstre glaçant par son détachement : pas de rictus maniaque, juste une curiosité clinique pour la douleur d’autrui. Les seconds rôles (du jeune idéaliste au rōnin excentrique, les frères jumeaux synchrones) forment un ensemble vivant, chacun gravé dans la mémoire par un tic ou une mort marquante.

Miike excelle à humaniser ces silhouettes : repas partagé avant la bataille, confidences nocturnes, rires nerveux face à l’absurde. Cette chair collective rend le massacre final déchirant : on connaît ces hommes, on sait qu’ils vont tous y passer.

Avec plus de 2h15 au compteur, le film prend son temps : une heure pour poser les enjeux, les personnages, la monstruosité de Naritsugu ; quarante-cinq pour le carnage final. Cette dilatation n’alourdit jamais : elle rend l’explosion cathartique. Les scènes de préparation comme piéger le village, choisir les armes, etc créent une tension physique, presque olfactive, avant que les premiers cris ne percent le silence.

Pourquoi 13 Assassins trône parmi les sommets du chambara

Malgré sa violence extrême et quelques excès physiques, ce film réconcilie le genre avec le grand public : construction impeccable, climax inoubliable, casting royal, réalisme relatif qui ancre l’épique dans le charnel. Miike signe ici son film le plus « universel », primé aux Japan Academy Awards (meilleur film, meilleur réalisateur), acclamé à Cannes et Venise.

C’est un antidote parfait aux films de sabres habituels : du sang qui coule vraiment, des corps qui ploient, une morale binaire (le mal absolu mérite la mort collective) portée par une mise en scène virtuose. Incontournable pour qui aime voir treize hommes tenir tête à deux cents, non par miracle, mais par rage pure et stratégie désespérée.

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