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Asie & Zen

Shogun saison 1 : sabres et murmures du pouvoir

Série Shogun

Un vaisseau anglais fracassé sur les rivages d’Ajiro en 1600, un marin éberlué face à des samouraïs aux regards d’acier : ainsi s’ouvre Shogun saison 1, ce monument télévisuel qui vous aspire dans les remous du Japon période Sengoku comme un typhon narratif, balayant les scories du streaming jetable. Inspirée du roman de James Clavell mais réinventée par Rachel Kondo et Justin Marks, cette série de 10 épisodes tisse une tapisserie d’intrigues politiques, d’alliances précaires et de codes d’honneur impitoyables. Elle est centrée sur John Blackthorne le navigateur exotique, Lord Toranaga l’ambitieux stratège et Mariko la traductrice tourmentée.

Cet article décortique sa réinvention audacieuse du texte source, l’alchimie des personnages entre choc des cultures et dévotion viscérale, la mise en scène somptueuse d’un archipel en ébullition post-mortem du shogun. Et ce qu’elle nous dit des luttes de pouvoir éternelles, où les mots tranchent plus sûrement que les katanas – un écho contemporain aux conseils de régence d’aujourd’hui, entre héritiers en culottes courtes et barons aux aguets.​

Shogun : la mise en place

Dès l’épisode inaugural «(L’Anjin), l’échouage de John Blackthorne (Cosmo Jarvis en barbare buté mais humainement touchant) catapulte l’Occident brutal dans un Japon où le Conseil des régents, orphelin d’un shogun prématurément disparu, se déchire pour le contrôle. Hiroyuki Sanada, acteur magnétique en Yoshii Toranaga, incarne ce seigneur d’Izu ourdissant dans l’ombre contre Ishido Kazunari le rival cupide, employant tactiques subtiles dignes d’un jeu de go géant : jours de méditation en falaise, murmures aux lieutenants à bonne distance, pour mieux frapper d’une faux invisible.

Shogun Saison 1

Le naufragé, pion providentiel avec son savoir naval portugais, s’allie à ce daimyo rusé via Mariko (incarnée par la magnifique Anna Sawai) en paria catholique issue d’une lignée rebelle, dont le bilinguisme et les tourments conjugaux deviennent le fil d’Ariane émotionnel. Loin d’un orientalisme balourd (comme la minisérie de 1980 avec Toshiro Mifune, boudée au pays du Soleil-Levant pour son focus centré sur l’occident), cette mouture équilibre les perspectives : les Japonais ne sont plus desfaire-valoir exotiques mais des âmes complexes, enamourées et désarçonnées par l’étranger, dans un renversement qui démystifie le bushidō sans le dénaturer.​

Cette toile d’araignée humaine palpite d’une intensité rare, où chaque fil tendu – honneur, loyauté, sacrifice – menace d’éclater en bain de sang. Blackthorne, d’abord butor protestant vomissant les jésuites, mute sous l’empire du code féodal : il frôle le seppuku rituel, contemple têtes roulant au sol pour un faux pas, internalise cette rapidité de la mort japonaise face à la lenteur des complots. Toranaga, pilier stoïque, déploie un charisme magnétique, sa présence comme producteur infusant authenticité théâtrale nô : dialogues ciselés, sous-textes foisonnants où une intonation ou une façon de s’asseoir au Conseil hurle hiérarchie et menace.

Mariko, cœur battant de la saison, navigue entre les mondes – épouse malmenée, convertie chrétienne, fantôme familial –, culminant en un final (épisode n°9 : Crimson Sky) où sa résolution définit l’essence même de l’honneur : un choix souverain, résonnant comme un haïku de lame effilée dans le vide. Les rôles secondaires ciselés volent parfois la vedette. Les femmes en particulier portent l’âme émotionnelle, persévérant dans un monde mâle où seppuku infantile scelle des lignées souillées, contrepoids poignant à la brutalité des guerriers.

​Alors cette saison 1 de Shogun ?

Production d’une opulence inouïe pour le petit écran, elle recrée le Japon de la période Edo avec une minutie assez bluffante : décors brumeux d’Ajiro à Osaka, costumes millimétrés, foules digitales fluides, forêts récurrentes théâtres de carnages éclairés à l’obsidienne – parfois trop sombres pour le visionnage diurne, avouent les puristes. le générique en jardin zen japonais, clin d’œil aux sables de Game of Thrones, annonce une machinerie politique où les paroles sont des armes : monologues foisonnants, subtiles négociations, éclats de violence fulgurants comme une tête sectionnée post-décision millénaire.

Shogun tome 1
Shogun -Tome 1 (en français)

Rachel Kondo et Justin Marks, flanqués de plumes comme Shannon Goss ou Emily Yoshida, rééquilibrent le roman de Clavell : exit le regard extérieur dominant, place à une fresque japonaise authentique, en langue originale – japonais pur, portugais pour les inquisiteurs –, refusant l’anglais factice hormis Blackthorne, choix osé qui immerge sans concession. Les batailles sont rares mais sublimes, juxtaposant lenteur stratégique et fulgurance létale ; la musique est envoûtante, les bruitages claquent, les plans-séquences cisèlent un univers où chaque particule de poussière raconte l’histoire. Les cerisiers zen sont équilibrés par des hécatombes, les falaises surplombent les mers tumultueuses comme des âmes en péril.​

Comparée à tort à Game of Thrones – machinations oui, mais les dragons sont remplacés par des mots aiguisés comme sabres. La survie dans une société conflictuelle se fait sans fantastique. Shogun saison 1 érige un titan solitaire dans un paysage télévisuel précaire, où les séries s’empilent comme des VHS oubliées. Épopée resserrée en minisérie de dix volets, elle peine par sa brièveté. Trop riche pour un seul arc, ses vrilles politiques implorent une suite, malgré la sagesse économique qui semble être de mise actuellement.

Une adaptation moderne

L’authenticité culturelle rayonne : pas de fleurs de cerisiers idylliques à la Ghost of Tsushima, mais un code d’honneur dur (seppuku en cas de déshonneur, lignées anéanties). Une peinture nuancée d’un Japon entre vieux et nouveaux gardiens, entre religions importées et héritages autochtones. Les acteurs japonais dominent : Sanada en fil rouge, Sawai phénoménale en complexe émotionnellement, Jarvis évitant le cliché du blanc stupide par une humanité têtue. Les critiques saluent équilibre entre intrigue dense et émotion brute, bien que la complexité psychologique des personnages effraie les pressés, et que les éclairages sombres frustrent sporadiquement.

C’est du prestige télévisuel pur, un sommet qui transcende le matériau d’origine, problématique à sa racine : James Clavell, Occidental envoûté par le Japon, qui pondait ça en 1975. Pourtant, les créateurs en font une réinvention magistrale, démontrant que les grands événements cathodiques peuvent encore tenir tête au flot incessant de contenus jetables. Les intrigues géopolitiques – l’Europe qui gratte à la porte, la religion comme arme fatale – irriguent un récit fidèle aux grandes lignes historiques sans se laisser entraver par le factuel. Elles explorent l’appartenance et le pouvoir dans le vide laissé par la mort du shogun, avec une finesse qui cogne fort.

Yabushige, ce seigneur grondeur plébiscité par les fans, incarne à lui seul ce sel irrévérencieux qui fait tout le piquant ; Usami Fuji, la veuve écorchée, porte l’émotion brute des femmes qui résistent dans l’ombre. Les dialogues sont ciselés au millimètre, gorgés de sous-textes qui dessinent des identités nuancées : une simple hiérarchie dans l’agencement au Conseil, des gardes sentinelles muets en arrière-plan, chaque geste qui hurle son sens sans un mot superflu. L’immersion totale vous happe d’entrée, clivant entre ceux qui se noient avec bonheur dans cet univers absorbant et ceux qui butent sur la barrière culturelle – le japonais omniprésent comme sceau d’authenticité absolue.

Seule ombre au katana : sa brièveté frustre, vu l’immense potentiel des ramifications politiques, et Blackthorne passe parfois au second plan face à la profondeur des personnages nippons. Pourtant, tel un seigneur méditant en silence avant l’assaut final, la série frappe pile où il faut. C’est un texte vivant réinventé pour l’écran, qui nous rappelle que la télévision épique peut renaître de ses cendres, katana levé contre la médiocrité ambiante.

Merch & futur de la série

Shogun saison 1 n’est pas une adaptation servile, mais une véritable odyssée japonaise remise au goût du jour, où l’honneur saigne en silence, les complots fleurissent dans des jardins zen piétinés, et la survie forge des âmes à jamais gravées – une lame effilée plantée en plein cœur du streaming, inoubliable comme une cicatrice de bushidō.​

Initialement prévu comme saison unique, elle a finalement été prolongée pour 2 saisons supplémentaires (FX et Hulu ne vont pas passer à côté d’une vache à lait). Les dates de ces futures saisons doivent encore être annoncées.

  • Si vous voulez découvrir l’oeuvre de Clavell au format livre papier, Callidor a publié une superbe édition en 2 grands volumes courant 2024 (Tome 1 et Tome 2).
  • En 2026 Points devrait proposer un version de poche, elle aussi en 2 volumes (le Tome 1 parait ce 9 janvier 2026, le Tome 2 en mars)

=> Voir ma critique de la saison 1 de Last Samurai Standing

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* Cet article peut contenir des images générées à l'aide de l'IA