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Musique

Doggystyleeee, la voix déterminée de San Bernardino

Doggystyleeee

Dès les premiers accords qui claquent, Doggystyleeee impose une présence brute, la rage douce d’un artiste forgé dans les creusets torturés de San Bernardino. Né Christopher Gerrod Parson en 1994, il s’est fait une place à la force du poignet, pixel par pixel, sur Instagram et YouTube, avant que le poids des plateformes et les lignes claires de ses textes ne le propulsent plus loin qu’un simple talent de quartier. A travers le décor sombre et lumineux dans lequel il évolue, oscillant entre les stigmates d’une ville gangrenée par la pauvreté et la violence, et les éclats d’espoir et de créativité qui jaillissent malgré tout. De ses premiers pas sous le pseudonyme de Lil Slop Loc à sa transformation en Doggystyleeee, figure phare du rap californien naissant, ce récit retrace une trajectoire marquée par les épreuves, la résilience et l’affirmation d’une voix unique et revendicative.

Grandir dans San Bernardino, c’est s’exposer à un flux constant de pression sociale, à une réalité où « haters » et rivalités sont souvent le lot commun, où traîner dans la rue signifie parfois tourner la tête au danger et garder un œil sur l’ombre des gangs. C’est dans ce magma incandescent que Christopher Parson apprend très tôt à coder son quotidien, entre logiques d’appartenance et visions personnelles. Ses racines plongent dans une famille où la figure paternelle, fondateur d’un clan Crip, laisse une empreinte indélébile, mais sans imposer aucune destinée figée. La liberté de choix est reine, même si le chemin est parsemé d’embûches, et il faudra à Doggystyleeee toute sa force pour s’élever sans se perdre, pour transformer cette violence latente en énergie créatrice, trouvant dans la musique une soupape indispensable.

Déstabilisé par la brutalité de son vécu — d’une triple fusillade où il sera gravement blessé à une enfance marquée par la précarité et le déplacement même, entre hôtels et logements partagés —, il trouve néanmoins dans ces périodes sombres l’incitant à passer du statut d’observateur à celui d’acteur. Son premier succès local éclate avec « We Different », un single extrait de sa mixtape « Into Something Vol. 1 » en 2019. Symbole de son originalité et de son style reconnaissable, un flow qui navigue entre l’ombre et la lumière des rues californiennes. Ce titre, largement relayé grâce à ses fameux défis de C-Walk sur les réseaux sociaux, devient son étendard, une signature qu’il manie avec une originalité à la fois respectueuse des traditions et tournée vers l’avenir.

Son parcours est jalonné d’une série de projets qui retracent autant son évolution artistique que le battement de son cœur. « Into Something Vol. 2 » en début 2020, « No Muttz Allowed » en ses deux parties avec un titre qui claque comme un avertissement, un manifeste. Puis « Revenge Of The Dog » après sa survie miraculeuse à une attaque meurtrière, sont autant de chapitres sonores qui inscrivent Doggystyleeee dans la continuité d’une tradition rap mais avec un souffle résolument neuf. Ces œuvres respirent la sincérité, la lutte et cette rage contenue qui justement transcende la douleur, faisant vibrer tout un pan du rap californien souvent méconnu des grandes scènes mais ô combien essentiel.

L’anecdote tragique de sa blessure, recevant deux balles — une au genou, l’autre à la hanche — lors d’une altercation fatale où son oncle succomba, ne fait que renforcer sa légende. Mais loin de se laisser enfermer dans un rôle de victime, il choisit d’en faire une force créative, décuplant son urgence d’exister, de raconter, de s’imposer dans un paysage musical en pleine renaissance. La sortie de son EP « Flea Checc » en 2021 et de son dernier single « Hit Em Up » en 2022 sur le légendaire label Death Row Records, bien que non officialisé formellement, cimentent son ancrage dans ce milieu mythique, tout en affirmant une indépendance précieuse.

Dans cette quête, Doggystyleeee oscille entre hommage et innovation, son univers rappelant l’âme de Snoop Dogg ou Nate Dogg, sans pour autant se perdre dans une simple copie. La collaboration récente avec Snoop sur le titre « Say It Witcha Chest » sorti en 2023 est un clin d’œil élégant à cette filiation symbolique, ainsi qu’un passage de témoin discret mais puissant dans le paysage contemporain. Comme pour Bishop Snow (ils ont collaborés plusieurs fois ensemble), sa musique, oscillant entre G-Funk traditionnel et touches post-modernes, illumine les contrastes de sa ville natale, sa mélodie des luttes comme une catharsis partagée avec une audience désormais fidèle.

Une attention particulière se porte sur ses textes, souvent incisifs, qui ne se contentent pas d’évoquer la rue, mais sondent aussi des états d’âme, des sentiments universels. Par-delà les récits des gangs, l’amertume et la douleur, naît une poésie urbaine, une volonté d’exister pleinement, une recherche d’identité aussi personnelle que collective. Avec une voix unique et un style fluide, il navigue entre dureté et sublimation — un équilibre difficilement atteint, mais qui fait la marque des grands.

Doggystyleeee, c’est finalement la somme de forces contraires : la dureté et la tendresse, la lutte et la soif d’élévation, la douleur et la fête. Il incarne un microcosme à lui seul, un pont entre passé et futur, reflet d’une ville qui se bat encore pour son âme. Sa voix, proche d’un vieux blues urbain, raconte un monde qui se dérobe mais qu’il refuse de laisser disparaître sans se battre. Ce portrait ne fait que commencer ; entre ombres et lumières, Doggystyleeee poursuit sa route, prêt à écrire les prochaines pages d’une légende en marche.

Avant d’achever cette plongée intense dans l’univers du rappeur, voici la discographie sommaire qui témoigne de sa progression constante et de son énergie créative sans failles :

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