
Il y a ceux qui gravissent des montagnes pour sauver une princesse, ceux qui décapitent des hydres sous la pluie acide, et puis il y a… ceux qui attendent leur tour à la machine à café en révisant leur présentation trimestrielle. Imaginez un monde où les sorts se lancent en réunion de bureau, où les potions de soin sont remplacées par des tisanes bio commandées sur une appli d’entreprise, et où votre pire ennemi n’est plus un sorcier maléfique, mais le fameux « feedback constructif » de votre manager. Ce n’est ni un cauchemar post-burnout, ni une parodie de série Netflix dystopique — c’est Escape from Ever After, un RPG d’aventure aussi drôle qu’incisif, qui prend le miroir aux alouettes du conte traditionnel et le retourne face à la photocopieuse du service RH.
C’est quoi ?
Développé par Sleepy Castle Studio et édité par HypeTrain Digital, ce titre s’inscrit dans la lignée spirituelle de Paper Mario, mais avec une torsion narrative qui sent bon le café trop fort et le désespoir feutré des open spaces. Le joueur incarne Flynt Buckler, un héros classique tout droit sorti d’un album illustré pour enfants, bardé de courage, de cape flottante et d’une naïveté touchante. Sa quête initiale ? Affronter Tinder, un dragon légendaire dont la réputation flamboyante précède les flammes. Mais au lieu de trouver un donjon hanté ou un trésor maudit, Flynt pousse la porte d’un bâtiment climatisé, décoré de panneaux « Think Outside the Box » et de posters vantant la « synergie inter-départementale ». Le château du dragon est devenu le siège social d’Ever After Inc.™, une multinationale qui a découvert que les contes de fées constituaient une ressource humaine (et non-humaine) inexploitée… jusqu’à présent.
Plutôt que de brandir son épée contre le système, Flynt choisit une stratégie bien plus subversive : il postule. Oui, notre valeureux guerrier remplit un formulaire RH, passe un entretien en visio avec un troll recruteur, et commence sa carrière comme stagiaire niveau 1 dans le département « Réécriture Narrative & Optimisation des Archétypes ». Ce retournement de situation, loin d’être une simple pirouette comique, sert de socle à une satire fine et intelligente sur la marchandisation de l’imaginaire. Les personnages emblématiques — chevaliers, sorcières, gobelins — sont désormais assignés à des rôles fonctionnels, leurs destins dictés par des objectifs clés de performance plutôt que par des prophéties. Même Tinder, autrefois redoutable souffle-feu, dirige désormais la division Stratégie Long Terme… et porte un badge aimanté.

Gameplay
Mais ne vous y trompez pas : sous ses airs de sitcom de bureau, Escape from Ever After propose un gameplay profondément interactif. Le combat, bien que tour par tour, exige une attention constante grâce à un système d’action commands inspiré des meilleurs moments de Paper Mario. Chaque attaque, chaque parade repose sur un timing précis : frapper au bon moment amplifie les dégâts, bloquer avec justesse réduit l’impact. Rater son input ? Votre héros se retrouve vulnérable, comme après avoir envoyé un mail trop direct à 23h47. Cette mécanique évite l’ennui passif de certains RPG traditionnels, transformant chaque escarmouche en mini-chorégraphie rythmée, soutenue par une bande-son jazzy aux accents de big band qui évoque autant les nuits new-yorkaises que les pauses clope derrière le parking du siège.
Le jeu pousse encore plus loin l’idée de connaissance stratégique via son système de Recherche. Pendant les combats, Flynt peut analyser ses adversaires — gobelins stagiaires, licornes en burn-out, griffons syndiqués — pour débloquer des données permanentes : points de vie, résistances, faiblesses. Ces informations alimentent un bestiaire aussi utile qu’ironique, où l’on apprend que le « Troll Support Technique » est sensible aux critiques constructives, ou que le « Manager Spectral » perd 20 % de son efficacité après 18h. Ici, la victoire ne vient pas seulement de la puissance, mais de la compréhension — une métaphore élégante de la survie en milieu professionnel.
Escape from Ever After : personnalisation et art
Entre deux réunions budgétaires, le joueur peut personnaliser son équipe via le système de Trinkets. Ces petits objets, limités par un budget de points, offrent des bonus actifs ou passifs, permettant de façonner des builds variés : un Flynt offensif, un compagnon tank, ou un support axé sur les buffs de moral d’équipe. Les attaques elles-mêmes évoluent grâce à des ressources collectées dans les mondes visités — des forêts enchantées menacées par des projets immobiliers, des cités noires bercées par des complots corporatistes, voire des dimensions lovecraftiennes où les employés disparaissent après avoir lu le manuel interne. Chaque chapitre change de genre, de ton, parfois même de règles narratives, reflétant la manière dont Ever After Inc.™ colonise et standardise toute forme de récit.
Visuellement, le jeu adopte une esthétique papier soignée, mêlant textures de carnets anciens, découpes en carton et éléments graphiques modernes. Un bureau IKEA côtoie une forêt de champignons géants ; un tableau blanc remplace une carte au trésor. Cette dualité stylistique renforce le thème central : la collision entre l’imaginaire libre et la logique productiviste. Et si le jeu navigue dans les eaux troubles du gaming contemporain — où les blockchains et les NFT tentent de redéfinir la propriété numérique — Escape from Ever After fait le choix courageux de rester ancré dans une expérience narrative pure, sans gimmicks spéculatifs. Contrairement à un titre comme Pixudi, ici pas de jetons, pas de marketplaces secondaires : juste une histoire bien racontée, des mécaniques solides, et une critique sociale enveloppée dans du velours ironique. Comme cet article.
Pour un public quadragénaire, ce titre (dispo depuis ce 23 janvier) résonne comme un miroir tendu avec affection. Il capte cette nostalgie des contes de notre enfance, tout en exposant, avec une lucidité amusée, à quel point nos vies adultes ressemblent parfois à des scénarios écrits par un comité de direction. Ce n’est pas un hasard si le jeu sort en janvier 2026, période propice aux bilans existentiels et aux résolutions vite oubliées. Escape from Ever After ne promet pas de fuir le système — mais de le comprendre, le subvertir, et peut-être, enfin, réécrire son propre rôle.
Escape From Ever After est dispo sur PC via Steam, Nintendo Switch, PlayStation 4/5 et Xbox.




