
Un champ de bataille boueux où les sabres s’entrechoquent sous les grondements de canons impériaux, un regard hagard fixant l’horizon d’un Japon qui bascule. Voilà l’accroche imparable de Last Samurai Standing, cette pépite Netflix qui vous happe dès les premières minutes comme un harpon planté dans les chairs. Adaptée du manga « Ikusagami » de Shogo Imamura, la série (sortie en novembre 2025) déploie ses six épisodes autour d’un tournoi impitoyable, le Kodoku. 292 guerriers déchus – samouraïs, archers, vétérans brisés, nécéssiteux, jeunes en quête de gloire – y arpentent la route du Tōkaidō, de Kyoto à Tokyo.
L’objectif est de collectionner les plaques des vaincus au prix du sang pour décrocher la récompense finale de 100 000 yens (quelques millions en valeur actuelle). Ce billet d’opinion (sans spoilers) disséquera son audace historique, sa violence ciselée flirtant avec le gore poétique, les âmes fracturées de ses protagonistes et ce qu’elle révèle d’un Japon Meiji en pleine mutation, entre tradition agonisante et modernité vorace. Un miroir tendu à notre propre ère de disruptions numériques (arrivée massive de l’IA).
Last Samurai Standing : l’entrée en matière
L’ère Meiji, ce basculement du XIXe siècle où le shogunat s’effondre sous les bottes des fusils impériaux, sert de toile brute à cette fresque. Tout commence par la bataille de Toba-Fushimi en 1868, lors de la guerre de Boshin, où Shujiro Saga, l’ancien assassin gouvernemental surnommé le « Tueur d’Hommes », voit ses pairs samouraïs balayés par la poudre à canon. Près d’une décennie plus tard, en 1878, le revoilà rongé par le trauma post-traumatique, veillant son village ravagé par le choléra : sa fille s’éteint, son épouse et son fils frôlent la faux. Sa situation est désespérée.
Une invitation mystérieuse au temple Tenryū-ji de Kyoto rallume une lueur : un tournoi Kodoku, orchestré par l’énigmatique Enju (incarné par Kazunari Ninomiya), transforme les laissés-pour-compte du féodalisme en gladiateurs modernes. Ils doivent tuer pour des plaques, et passer par plusieurs points relais avec chaque fois un nombre croissant. 9 d’entre eux seulement (au maximum) pourront atteindre Tokyo avec trente trophées chacun. Ce n’est pas qu’un jeu de survie à la Battle Royale de Fukasaku ou Squid Game – c’est une allégorie acérée du déclassement social, où les castes obsolètes deviennent divertissement pour élites, un écho sinistre aux arènes numériques d’aujourd’hui où les créateurs peinent pour des clics.
Le développement
Au cœur de cette tuerie chorégraphiée trône le personnage de Shujiro, porté par Junichi Okada dans une sobriété magnétique qui évoque le samouraï hanté des gravures ukiyo-e. Solennel, protecteur jusqu’à l’absurde – un mode père poule à la Pedro Pascal, en version bushidō –, il prend sous son aile Futaba Katsuki, jeune âme pure jouée par Yumia Fujisaki, venue sauver sa mère.
Leur duo, semence d’espoir dans ce magma de violence, s’étoffe d’alliés truculents : Iroha Kinugasa en belle-sœur épéiste féroce, et Kyojin Tsuge, stratège gouailleur et mystérieux. Face à eux, des ombres bestiales comme Bukotsu, le « Trancheur Sauvage », charismatique psychopathe dont les assauts rappellent les fatalities de Mortal Kombat (d’ailleurs, le final s’intitule « Combat Mortel », clin d’œil assumé à cette dérive cartoon) ou Gentosai, sorte d’ange vengeur inflexible.
Les réalisateurs Michihito Fujii, Kento Yamaguchi et Toru Yamamoto dilatent l’épopée du Tōkaidō en arène dystopique foisonnante, où chaque escarmouche gonfle en ampleur. Des duels intimes aux mêlées chaotiques, Last Samurai Standingt est filmé avec une précision chirurgicale, les acteurs assurant eux-mêmes leurs chorégraphies sous la houlette d’Okada, producteur et maître d’armes. Cette violence graphique, bestiale par instants, n’est jamais gratuite : elle dissèque la rage douce des dépossédés, ce magma incandescent des rues de San Bernardino revisité en kimono … mais l’écho résonne universel, comme un haïku trempé dans l’hémoglobine.
=> Idée d’article pour vous : Japan – The Ultimate Samurai Guide (Alexander Bennett)
Alors cette saison 1 de Last Samurai Standing ?
La série excelle à tisser sociopolitique et spectacle viscéral, déconstruisant l’ère Meiji sans complaisance romantique. Les samouraïs, hier oppresseurs au sommet de leur caste, deviennent proies inadaptées à l’ère des banquiers et des chemins de fer. Le tournoi Kodoku, farce cruelle pour politicards oisifs, parie sur leur agonie comme un spectacle pervers en loge VIP. Complots imbriqués, trahisons fulgurantes, alliances éphémères : le scénario, linéaire et prévisible par touches, puise dans l’héritage manga japonais pur – rédemption, sacrifice, vengeance – sans vraie nouveauté.
Pourtant, cette linéarité sert l’immersion : les flashbacks ciselés révèlent les cicatrices (syndrôme post traumatique de Shujiro, sentiment d’abandon de Iroha …), humanisant ces archétypes (héros repenti, gamine empathique, brutes caricaturales). Futaba brille comme phare moral, son respect viscéral de la vie illuminant l’abattoir. Les quêtes personnelles (rédemption pour les uns, nécessité brute pour d’autres) font effet miroir aux parts d’ombre de chacun.
La série est une réalisation haut de gamme Netflix : grain photographique somptueux, décors Kyoto-Tokyo foisonnants, costumes millimétrés, bruitages claquant comme des os brisés, musiques prenantes en version originale japonaise où les acteurs charismatiques crachent leur authenticité. Plans-séquences sublimes, ralentis dosés pour l’impact sans caricature excessive, effets de foule théâtraux : tout varie du duel feutré à la boucherie collective pour coller à l’esthétique guerrière sans verser dans le voyeurisme. J’a bien trouvé l’un ou l’autre arrière-plan peu convaincant, mais dans l’ensemble c’est très bien foutu.
Bien / pas bien
Alors oui, Last Samurai Standing tabasse Squid Game sur son propre terrain, en y greffant une couche historique authentique qui élève la survie au rang de tragédie nationale. Loin du déjà-vu d’Alice in Borderland, elle peint un Japon sur le fil du rasoir, concilient passé bushidō et présent industriel, avec une peinture loin du romantisme lisse. Les exactions samouraïs sont évoquées sans fard, de même que les mutations sociétales où les guerriers cèdent face aux commis de banque. Michihito Fujii et Kento Yamaguchi, co-scénaristes, insufflent une profondeur politique – complots dans les complots – sans alourdir le rythme infernal.
La variété des armes enchante : les katanas classiques se frottent aux arcs aïnous d’Hokkaido, les flèches sifflantes croisent les lames courbes, chaque style personnelisant la mort en un ballet unique. L’immersion est totale, le dépaysement radical : couleurs sombres, environnements boueux ou templiers, un univers Meiji visuellement superbe qui happe sans répit. Seule ombre au katana : trop de personnages pour six épisodes, certains présentés en 3 minutes avant un trépas express, diluant le relief. Mais les rescapés, auxquels on s’attache facilement, tissent une alchimie familiale qui vous noue les tripes, vous poussant à prier pour leur survie dans ce théâtre de carnage.
Au-delà du pur divertissement – et dieu sait s’il cogne fort, avec ses combats impeccables, son scénario solide et son atmosphère intense dès le premier épisode –, la série interroge notre époque. Que faire des obsolètes dans un monde de fusils modernes, qu’ils soient sabres ou algorithmes (le parallèle avec l’arrivée de l’IA) ? Shujiro, pilier stoïque, incarne la résilience fracturée ; Futaba, espoir enfantin, rappelle que l’empathie perce même l’acier. Bukotsu et sa barbarie charismatique flirtent avec l’absurde, comme un boss de jeu vidéo échappé d’un fatality. Mais le ton général trouve un équilibre, vibrant et humain, mettant en avant tour à tour le cartoon et le poignant.
Conclusion
Last Samurai Standing est un succès unanime. Acclamée meilleure adaptation live-action manga devant One Piece ou Parasyte: The Grey, elle surpasse par son ambition viscérale et émotionnelle. Pas parfaite – lenteurs des flash-back, archétypes persistants –, mais ambitieuse, rythmée, elle séduit amateurs de katanas comme fans d’histoire martiale. Bon après comme pour toute série ou film depuis des décennies, les combats cont assez peu réaliste (sabre qui tranche des flèches en plein vol, cadence des frappes, etc.).
Ce Japon Meiji muté en battle royale n’est pas qu’un feu d’artifice sanglant : c’est un samouraï debout face à la modernité, lame levée, cœur saignant, prêt à trancher nos certitudes confortables. Une série qui, comme un bon saké, monte en bouche et laisse un arrière-goût de lame fraîche – irrésistible, inoubliable, universelle dans sa brutalité poétique. Bref, c’est validé ! On regrettera que cette première saison de Last Samurai Standing ne fasse que 6 épisodes. Netflix a déjà annoncé une saison 2, mais aucune date de sortie n’est encore donnée.
(Et pour ceux qui se demandent, oui je prévois un article sur la saison 1 de Shogun également. Je dois regarder à nouveaux les épisodes pour me refaire une idée, ça commence à dater).
Merch autour de la saga
- Manga : pour l’instant le manga original compte 6 volumes dont 4 ont été traduit en anglais (pas encore de traduction française), le 5e étant prévu en juilet 2026. La série est dispo sur Amazon.
- Livres : 2 tomes reprenant l’histoire sont prévus en français. Le 1e (400 pages) est paru en octobre 2025, le second (350 pages) devrait arriver en février 2026.








